Pourquoi une utopie

Déjà, en 1512, l’auteur Thomas More osait la naïveté en publiant L’Utopie, une œuvre à mon avis philosophique, dans laquelle il brosse le portrait d’un monde fictif et idéal où l’être humain s’affranchit de plusieurs de ses vices. Bien que plusieurs parties du livre me déplaisent, il y avance tout de même quelques idées qui se rapprochent de l’essence de l’essai que vous lisez présentement. On peut y lire :

« Les Utopiens pleurent amèrement sur les lauriers d’une victoire sanglante; il en sont même honteux, estimant absurde d’acheter  les plus brillants avantages au prix du sang humain. Pour eux, le plus beau titre de gloire, c’est d’avoir vaincu l’ennemi à force d’habileté et d’artifices. C’est alors qu’ils célèbrent des triomphes publics, et qu’ils dressent des trophées, comme après une action héroïque; c’est alors qu’ils se vantent d’avoir agi en hommes et en héros, toutes les fois qu’ils ont vaincu par la seule puissance de la raison, ce que ne peut faire aucun des animaux, excepté l’homme. Les lions, disent-ils, les ours, les sangliers, les loups, les chiens et les autres bêtes féroces ne savent employer pour se battre que la force du corps ; la plupart d’entre elles nous surpassent en audace et en vigueur, et toutes cependant cèdent à l’emprise de l’intelligence et de la raison. »

  • Thomas More, L’Utopie, p.103, édition Librio

N’est-ce pas inspirant de voir comment, il y a plus d’un demi millénaire déjà, certaines personnes osaient déjà remettre en question le recours à la violence, ou du moins le romantisme qui l’entoure? Même si ceux qui connaissent bien l’œuvre de More savent que celui-ci a écrit L’Utopie notamment avec l’intention de faire la promotion des valeurs chrétiennes, il m’apparaît fascinant de voir comment celui-ci fait l’éloge de conflits réglés par la raison, plutôt que par les armes.

Et pourtant, même dans la vision d’une société idéale qu’il avait imaginée, More n’avait pas osé enrayer complètement la violence. Même pour lui, il semblait improbable de faire disparaître complètement les guerres et les conflits. Comme si la violence rodait toujours, à la recherche d’un prétexte pour s’immiscer une fois de plus dans nos cœurs, dans nos vies, dans l’histoire. Comme si la violence coulait dans nos veines, telle une puissante rivière qui trace inéluctablement son chemin à travers les montagnes et les forêts, se nourrissant des élans de vengeances, de la soif de pouvoir, de l’appât du gain et de la jalousie envers l’autre.

Mais à quel prix ? Celui de perpétuer des millénaires de guerres cycliques et de conflits meurtriers, évidemment. N’est-il pas clair que la violence ne fait qu’en engendrer plus, encore, et encore? L’histoire n’est-elle pas assez claire ? Combien de fois devons-nous encore envoyer nos fils et nos filles mourir sur les champs de batailles, au nom du Roi, jadis, et au nom de la liberté, dorénavant ? 

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