Alors que les avancées technologiques des dernières décennies repoussent de plus en plus les limites de la précision et de l’efficacité avec laquelle il est possible de détruire ou d’enlever la vie, de nouveaux types d’armement font également leur apparition et suscitent l’engouement de plusieurs États. Pensons notamment ici aux drones militaires, ces appareils volants pilotés à distance qui sont munis d’armes technologiques très précises et parfois même dotés de systèmes automatisés par l’utilisation de l’intelligence artificielle. En effet, l’Association for Uncrewed Vehicule Systems International nous apprend qu’en 2021, le Ministère de la Défense américain a déboursé environ 7,5 milliards de $US pour son programme de drone militaire. Un peu plus au nord, un communiqué du Ministère de la Défense Canadienne nous apprenait, le 13 décembre 2023, que le pays débourserait 2,39 milliards de $CA pour l’acquisition de systèmes d’aéronefs télépilotés. Cet achat, nous explique-t-on, inclut entre autres onze aéronefs télépilotés, six postes de contrôle au sol, un nouveau centre de contrôle au sol, deux nouveaux hangars d’aéronefs et les armes initiales. En Ukraine, théâtre de l’invasion russe depuis 2014, ce sont plus de 550 millions de $US qui étaient prévus en 2023 pour l’acquisition de drones militaires.
Pour plusieurs raisons, cet engouement pour les drones militaires représente à mon avis un des plus grands problèmes auxquels nous devrons faire face quant à la façon dont les guerres et les conflits armés seront bientôt menés. À ce jour, la majorité de ces appareils sont toujours télépilotés, ce qui veut dire qu’ils sont toujours sous le contrôle d’un opérateur humain. Mais avec l’avènement de l’intelligence artificielle et la soif d’efficacité des corps militaire, il ne tardera pas que le contrôle de ces appareils deviendra, à mon avis, exclusivement autonome. Déjà, certains modèles plus avancés sont munis de systèmes d’évitement de collisions, de pilotage ou visés de tirs automatisés. Cette automatisation attribuable à l’intelligence artificielle fait de ces engins volants des armes pratiquement infaillibles et certainement insensibles. Des armes qui ne sont pas influencées par la peur ou le regret, qui ne connaissent pas l’hésitation et qui font rarement des erreurs.
N’est-il pas évident que leur utilisation amènera inévitablement une déshumanisation de la violence, une problématique qui n’a encore pratiquement jamais été observée dans l’histoire de l’humanité. Je dis ici jamais observé dans l’histoire parce que même si la violence a toujours fait partie de notre réalité, celle-ci à du moins toujours été administrée par un être humain, et non pas par un outil technologique autonome. C’est aussi pourquoi j’emploie le terme déshumanisation, parce que je crains que cette automatisation retire de la prise de décision entourant un acte de violence certains réflexes innés chez l’humain comme l’empathie, l’indulgence, la pitié, et la sympathie.
Par chance, l’esprit rationnel et cartésien de l’homme est encadré par une forme d’intelligence émotionnelle qui module notre prise de décision pour la rendre plus humaine. Même si elle est essentielle à notre développement et nécessaire à l’épanouissement de l’homo sapiens, la rationalité est une capacité cérébrale qui reste froide et logique, comme l’intelligence artificielle. Elle oriente presque toujours nos prises de décisions pour en maximiser l’efficacité et la cohérence. Et parfois, ce n’est ironiquement pas la décision la plus rationnelle qui est la plus optimale. Parfois, il faut faire appel à notre émotivité et faire preuve de retenue et de discernement, parfois il faut tendre vers notre humanité plutôt que notre rationalité.
En écrivant ces lignes, j’ai toujours le même exemple qui me revient à l’esprit. L’exemple d’un soldat allemand et d’un soldat français qui se rencontre dans une ruelle obscure de Paris en 1944, alors que les Alliés ont pratiquement repris le contrôle de la capitale française. Ces deux soldats épuisés qui se regardent et qui baissent leurs armes, ces deux soldats qui font preuve d’humanité à l’égard de l’autre, alors que toutes les raisons rationnelles qui motivent la guerre devraient les pousser à faire feu l’un sur l’autre. Ces deux soldats qui font preuve d’empathie et qui refusent d’être instrumentalisés dans un conflit géopolitique violent qui les dépassent et qui les forcent à renier leur humanité. Voilà un exemple d’humanité et de l’emploie de l’intelligence émotionnelle en contexte de violence qui ne sera bientôt qu’un vieux souvenir du temps où on se faisait la guerre d’humain à humain, lorsque la vie ne tenait pas à un algorithme conçu pour la victoire à tout prix.
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